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<< La véritable piété eucharistique n'est pas un individualisme dévot. Elle "n'oublie rien de ce qui intéresse le salut de l'Eglise" [1]. Comme d'un immense geste enveloppant, elle recueille en son intention profonde l'univers entier [2]. Elle se souvient du commentaire donné par Jésus lui-même, selon saint Jean, à l'institution du Sacrement d'Amour : allégorie de la Vigne,"commandement nouveau", prière pour l'unité, imminence de "la plus grande marque d'amour". Elle y trouve la norme de ses sentiments et de ses résolutions, et ne peut concevoir le geste de la fraction du pain sans une communion fraternelle. >>

<< L'Esprit […] consume les scories humaines qui résistent à la vertu unifiante du sacrement. Et comme il est une première fois descendu sur les Apôtres non pour les unir en un groupe fermé mais pour allumer en eux le feu de l'universelle charité, ainsi fait-il encore, Esprit du Christ, chaque fois que le Christ à nouveau se livre "pour que soient rassemblés tous les enfants de Dieu dispersés". >>

Les "enfants de Dieu" sont l'humanité entière : et << dans ce concert universel, seul le christianisme affirme à la fois, indissolublement, pour l'homme une destinée transcendante et pour l'humanité une destinée commune. De cette destinée toute l'histoire du monde est la préparation. Depuis la création première jusqu'à la consommation finale, à travers les résistances de la matière et les résistances plus graves de la liberté créée, en passant par une série d'étapes dont la principale est l'Incarnation, un même dessein divin s'accomplit. D'où, en connexion étroite avec son caractère social, un autre caractère de notre dogme, également essentiel : son caractère historique. Si, en effet, le salut que Dieu nous offre est le salut du genre humain, puisque ce genre humain vit et se développe dans le temps, l'exposé de ce salut prendra naturellement la forme d'une histoire : ce sera l'histoire de la pénétration de l'humanité par le Christ. >> [3]

 

 

Cardinal Henri de Lubac, Oeuvres complètes VII (Cerf)

Par jean - Publié dans : la paroisse
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Lundi 20 mai 2013 1 20 /05 /Mai /2013 11:06

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Traduction de Serge VIUDEZ
D’après l’édition de la P. G. 46 (695 – 702)

La cithare de David, toujours si harmonieusement accordée avec son sujet, donne au contenu de toute fête un éclat tout particulier. Laissons donc le chant de ce même prophète, entonnant avec le plectre de l’Esprit sur les cordes de la Sagesse, illustrer pour nous la grande fête de la Pentecôte, laissons lui nous dire, sur l’air de cette mélodie divine, le psaume en rapport avec la grâce de ce jour : « Venez crions de joie pour le Seigneur ! ». Mais songeons auparavant à nous enquérir de la nature de cette grâce puis à adapter les paroles du prophète au sujet de notre discours ; qu’il me soit permis aussi, par la même occasion, de vous exposer selon un ordre logique l’opinion sur la matière : au commencement du monde, l’humanité était plongée dans l’erreur au regard de la connaissance de Dieu. Négligeant le Seigneur de l’univers, les uns adoraient par méprise les phénomènes naturels de ce monde, les autres rendaient un culte aux créatures démoniaques ; toutefois, la plupart étaient d’avis que Dieu résidait dans les images sculptées des idoles et, pour la vénération de ces prétendus dieux, on vit surgir autels, temples, célébrations à mystères, victimes, sanctuaires, statues et autres choses du même ordre. Aussi, c’est d’un œil bienveillant que le Maître de la nature contemplait la corruption naturelle des humains et conduisait progressivement leur vie de l’erreur à la connaissance de la vérité. Ils étaient comme ces personnes tiraillées par une longue faim et revigorées par une prescription médicale, qui ne se jettent pas aussitôt à manger jusqu’à satiété (eu égard à leur faiblesse), mais qui ne se rassasient pleinement, si elles le désirent, qu’une fois en pleine possession de leurs forces, par l’absorption de quantités de nourriture raisonnables. L’exemple vaut aussi pour le genre humain, au moment où il était épuisé par une faim effroyable, et que l’économie divine le fit participer à la nourriture des mystères. Car ce qui nous sauve, c’est cette force de vie en laquelle nous avons foi sous le nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Cependant, le genre humain, à cause de la faiblesse d’âme qu’avait provoquée sa famine, était incapable d’englober la totalité. D’abord, abandonnant le polythéisme, il s’accoutuma grâce aux prophètes et à la loi, à ne considérer qu’une seule divinité, et à ne concevoir en elle que la seule puissance du Père, incapable qu’il était, comme je l’ai dit, de contenir la nourriture parfaite. Puis le Fils Monogène fut révélé par l’Évangile à ceux que la loi avait préparés. Ce n’est que par la suite que fut accordée à notre nature la nourriture parfaite, en qui réside la vie : l’Esprit Saint. Tel est le sujet de la fête d’aujourd’hui. Aussi nous faut-il, à nous les choreutes de l’Esprit, obéir à la voie du coryphée de ce cœur spirituel : « Venez crions de joie pour le Seigneur ! », or, « le Seigneur est Esprit », comme le dit l’apôtre.

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Cinquante jours se sont en effet écoulés aujourd’hui au calendrier de l’année, depuis la fête de Pâques, et c’est à l’heure où nous sommes, la troisième, que fut accordée la grâce indicible. C’est alors que l’Esprit Saint se mêla de nouveau à l’humain, lui qui avait fui loin de sa nature parce qu’elle n’était devenue que chair. Lors de sa descente, il mit en fuite par la force de son souffle les puissances spirituelles du mal, il chassa des airs tous les démons impurs, et les hommes qui se trouvaient au dernier étage de la maison se virent investis par la puissance de Dieu qui avait l’aspect d’un feu. Comment penser, en effet, qu’on puisse prendre part à l’Esprit Saint si on ne réside pas soi-même au sommet de sa propre vie ! Quiconque connaît les choses d’en haut transformera son mode de vie terrestre en mode de vie divin, et ce n’est qu’en devenant l’habitant du dernier étage de cette sublime cité qu’il participe à l’Esprit Saint. Les Actes des apôtres nous racontent qu’alors que les disciples [du Seigneur] étaient assemblés au dernier étage d’une maison, un feu pur et immatériel, sous la forme de langues, se répartit sur chacun d’eux, autant qu’ils étaient. Et les voilà qui se mettent à parler la langue des Parthes, des Mèdes, des Élamites et des autres peuples, adaptant à leur gré leurs paroles au parler de chaque peuple, « Mais, dans l’assemblée, j’aime mieux dire cinq paroles avec mon intelligence pour instruire les autres que dix mille en langues », ainsi parle l’apôtre. Toutefois à ce moment, il se révéla avantageux que ceux qui allaient prêcher adaptassent leur langue à celle des autres nations, pour que leur prédication ne restât pas sans effet sur ces peuples qui ignoraient [la langue des apôtres]. Cependant maintenant, puisque nous en utilisons une seule, il nous faut partir à la recherche de cette langue de feu de l’Esprit, afin d’éclairer ceux que l’erreur a plongés dans les ténèbres. Que David nous en indique donc le chemin et avec lui l’apôtre [Paul]. Le psaume, en effet, qui au début nous livrait une parole de joie dans le Seigneur : « Venez crions de joie pour le Seigneur ! », n’est pas la seule voie qui conduit à la glorification de l’Esprit ; mais c’est bien davantage de ce qui va suivre que nous apprendrons son caractère divin : je vais vous exposer les paroles du prophète auxquelles souscrit aussi l’illustre apôtre ; elles nous disent : « Aujourd’hui si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme cela s’est produit dans la querelle, au jour de la tentation dans le désert où vos pères me tentèrent ». Se rappelant ces paroles, le divin apôtre s’exprime ainsi : C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint … », et ayant dit cela, il cite les paroles du prophète, les appliquant à la personne de l’Esprit Saint. Qui est donc celui que les pères tentèrent dans le désert ? Qui irritèrent-ils ? Apprenez-le donc du prophète : « Ils tentèrent le Dieu Très-Haut ». Or l’apôtre, en introduisant la personne de l’Esprit, lui fait dire ces mêmes mots et affirme : « C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint, … , comme au jour de la tentation dans le désert, où vos pères me tentèrent ».

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Or de celui que le prophète a appelé le Dieu Très-Haut, le saint apôtre dit qu’il est l’Esprit Saint. Y a-t-il encore des sceptiques ? Considérons alors de nouveau ce qui a été dit : « C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint, n’endurcissez pas vos cœurs comme cela s’est produit dans la querelle, au jour de la tentation dans le désert où vos pères me tentèrent ». Le prophète affirme que celui qui a été tenté est le Dieu Très-Haut ; la bouche des Pneumatomaques est donc fermée, elle qui blasphème contre Dieu, alors que l’apôtre et le prophète proclament l’un et l’autre, par ce qu’ils ont dit, la divinité de l’Esprit : le prophète ne dit-il pas : « Ils tentèrent le Dieu Très-Haut », et ne prononce-t-il pas ces paroles : Vos pères me tentèrent dans le désert », comme venant de Dieu pour les Israélites, tandis que le grand [apôtre] Paul les attribue à l’Esprit Saint pour qu’il soit manifeste qu’il est le Dieu Très-Haut ? Voient-ils vraiment ces gens, ennemis de la gloire de l’Esprit, la langue de flammes contenant les paroles de Dieu illuminer ce qui restait secret ? Ou se moqueront-ils de nous comme de gens ivres de vin doux ? Mais quoi qu’ils disent, suivez mon conseil, mes frères : ne craignez pas leurs injures, ne vous laissez pas abattre par leur mépris. Puisse-t-il un jour leur parvenir aussi ce vin doux, ce vin tout nouvellement pressé et qui jaillit du pressoir, que notre Seigneur a foulé avec l’aide de l’Évangile, pour que nous buvions le sang de sa propre grappe. Puissent-ils eux aussi être emplis de ce vin nouveau, qu’ils appellent vin doux, mais que le mélange des cabaretiers avec l’eau hérétique n’altère pas. Ils seraient alors entièrement emplis de l’Esprit qui aide ceux qui bouillonnent de ferveur pour lui à rejeter la lie fangeuse de l’impiété. Mais ces hommes ne peuvent recueillir en eux ce vin doux, car ils transportent encore la vieille outre qui est incapable de contenir un vin tel que celui-là et que brise la fissure de l’hérésie. Quant à nous mes frères, « crions de joie pour le Seigneur ! » comme dit le prophète, et buvons la douceur de la piété, comme le recommande Esdras. Remplis de ce bonheur par le chœur des apôtres et des prophètes, crions de joie pour le don de l’Esprit et réjouissons-nous de ce jour qu’a fait le Seigneur, dans Jésus-Christ notre Seigneur à qui appartient toute gloire pour l’éternité. Amen.

Par jean - Publié dans : ANNEE LITURGIQUE
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Mercredi 15 mai 2013 3 15 /05 /Mai /2013 18:31

 

« EST  MONTÉ  AUX  CIEUX,  images 2

       EST ASSIS  A  LA  DROITE  DE  DIEU, LE  PÈRE   TOUT-PUISSANT  »

 

Parler d'ascension au ciel ou de descente aux enfers, reflète, aux yeux  de notre génération éveillée  à la critique par Bultmann,cette image du monde à  trois étages que nous appelons mythique et que nous considérons comme définitivement périmée. Que ce soit en haut »ou « en bas », le monde est  partout et toujours monde ; il est  régi par  les mêmes lois physiques, il peut  être  exploré partout  par  les  mêmes méthodes, fondamentalement.  Il n'y a pas d'etages; les concepts de « haut » et de « bas >> sont relatifs, dépendan­ts de la  position de  l'observateur. Et même, comme il n'existe pas de point de  repère absolu (et que la terre assurément n'en est un), on ne saurait plus, au fond, parler de « haut >> et de « bas >> de « gauche >> et de << droite; le cosmos ne nous  donne plus de directions fixes.  Personne ne voudra plus  aujourd'hui  contester sérieusement ces données. La conception d'un monde à trois étages,au sens local a disparu. Mais est-ce bien  cette conception que  voulait affirmer les articles  de   foi sur la descente aux enfers et l'ascension du Seigneur? Elle a certainement fourni les images par lesquelles la foi s'est représenté ces mystères, mais  il est  tout   aussi certain qu'elle ne constituait pas l'essentiel de la réalité affirmée. Les articles expriment bien plutôt, en liaison avec la  confession du Jésus historique, la dimension totale de l'existenc humaine,qui comprend non pas trois étages  cosmiques,mais trois dimensions métaphysiques. Aussi est-il logique, à l'inverse, que la position, se prenant pour l'instant comme  moderne, écarte non seulement l'ascension et la descente aux enfers, mais également le Jésus historique­ c'est-à-dire toutes les trois dimensions de l 'existence humaine,ce qui reste  ne  peut plus être  qu'un fantôme diversement affublé, lequel il n'est pas étonnant que personne ne veuille plus sérieuse­ faire  fond.

 

L'ascension du Christ  évoque l'autre  pôle  de  l'existence humaine  qui s'étend  infiniment  au-delà  d'elle-même  vers en haut et vers en bas. En tant que pôle opposé de l'isolement radical et de l'intangibilité de l'amour qui se refuse,cette  existence  porte en elle la possibilité du contact  avec tous les autres  hommes,  dans le contact  avec l'amour  divin, si bien que l'existence humaine peut trouver   en  quelque   sorte  son  lieu  géométrique  dans  l'intimité même de Dieu. Il est vrai que les deux possibilités de l'homme, qui apparaissent ainsi dans les mots ciel et enfer, sont  de nature  tout à fait différente, elles sont  possibilités de l'homme  en un sens très différent. L'abîme que nous appelons enfer, seul l'homme peut se le donner à lui-même. Il faut même dire encore plus nettement: il consiste formellement  en ce que l'homme refuse absolument  de recevoir et veut être  totalement  autonome; il est l'expression  du repli  total  sur  soi-même.  Il  consiste  essentiellement en ce que l'homme refuse de recevoir, d'accueillir, et veut au contraire ne s'appuyer que sur lui-même, se suffire à lui-même. Si cette attitude est  poussée  à l'extrême, alors  l'homme est devenu  l'intouchable, l'isolé,  le rejeté. L'enfer,  c'est  vouloir être uniquement  soi-même; c'est ce qui  advient  lorsque  l'homme s'enferme  en  lui-même.  Il est, par contre,  de l'essence de cet <<  en haut » que nous appelons ciel, de ne pouvoir être que reçu, accueilli, alors que l'enfer,  on ne peut que se le donner à soi-même. Le ciel est essentiellement ce qui n'est pas  et  ne  peut  pas  être  notre propre œuvre. Dans le langage de la scolastique on disait que,  en tant que grâce, il était  un« donum indebitum et  superadditum naturœ  »  (un  don   indû, surajouté à  la nature). Le  ciel, en tant qu'amour  comblé, ne  peut   jamais être qu'offert à l'homme; l'enfer, par  contre, est la solitude de celui qui refuse  d'accepter cela,  qui  refuse  l'état de mendiant et qui  se replie sur  lui-même. C'est à  partir de  là  seulement que  l'on peut montrer ce  que le chrétien entend vraiment par« ciel». Il ne s'agit pas d'un lieu éternel, supra-terrestre, ni simplement d'un domaine éternel méta­physique. Il faut plutôt dire que les réalités « ciel » et « ascension du Seigneur» sont  inséparablement liées; c'est à partir de ce rapport seulement que le sens christologique, personnel, historique du message chrétien au  sujet du ciel  devient clair. Autrement dit : le ciel n'est pas un lieu qui aurait été fermé avant l'ascension du Christ par un décret  positif de  Dieu, pour être ouvert ensuite par un décret également positif. La  réalité « ciel » ne devient au  contraire effective que dans la  rencontre intime de  Dieu  et  de  l'homme. Le ciel est  à définir comme le contact de l'être de l'homme avec l'être de  Dieu; cette rencontre intime de Dieu et de l'homme a été  défi­nitivement réalisée dans le  Christ, lorsque, à  travers la  mort, il a passé  au-delà du bios, à la vie  nouvelle. Le  ciel  est  ainsi   l'avenir de l'homme, et  de l'humanité, que  celle-ci  ne peut se donner à elle­ même, qui  lui  demeure fermé aussi  longtemps qu'elle ne  compte que  sur  elle-même et  qui  a  été  ouvert pour la  première fois  et  de façon radicale dans l'homme dont  le  lieu  d'existence était  Dieu et par  qui  Dieu  est entré dans l'être de l'homme.

C'est pourquoi le ciel est toujours plus qu'un destin particulier et privé; il est nécessairement en rapport avec le « dernier Adam », avec l'homme définitif et  donc avec  l'avenir global de l'homme. Il me semble que cela pourrait éclairer plusieurs questions herméneutiques importantes; nous ne pouvons que les  évoquer brièvement ici. L'un des points les plus frappants du donné biblique, qui occupe et préoccupe l'exégèse et la théologie depuis environ un demi-siècle, est  ce que  l'on appelle l'eschatologie imminente : dans le message de Jésus  et des Apôtres il semble que la fin du monde soit annoncée comme imminente. L'on a même  l'impression que  le message de la fin  prochaine  constitue  le  noyau  essentiel de la  prédication de Jésus et de l'Église naissante. La figure de Jésus,sa mort et sa résurrection sont mises en rapport avec cette représentation d'une façon qui nous apparaît aussi étrange qu'incompréhensible. Il ne nous est pas possible, évidemment,  d'entrer dans le détail des nombreuses questions  qui sont touchées  par là. Mais nos dernières  réflexions ne nous ont-elles pas indiqué la voie où la réponse peut être cherchée ? Nous avons  décrit la résurrection  et l'ascension  comme  la rencontre  intime et définitive de l'être  de l'homme avec l'être de Dieu, qui ouvre à l'homme la possibilité d'une existence sans fin. Nous avons essayé de comprendre  les deux mystères comme la vic­toire de l'amour plus fort que la mort, ce qui représente la« muta­tion » décisive de l'homme et du cosmos, où les limites du bios ont été franchies et une nouvelle sphère  d'existence  créée. S'il en est vraiment ainsi, nous avons là le début de l'eschatologie, de la fin du monde. Du fait que la frontière de la mort a été franchie, la dimension d'avenir de l'humanité est ouverte, son avenir a déjà commencé en fait. Mais on voit aussi par là comment  l'espérance individuelle d'immortalité et la possibilité d'éternité pour l'huma­nité entière se compénètrent et se rejoignent dans le Christ, qui peut être appelé le« centre», et aussi, à condition de bien l'entendre, la « fin >> de l'histoire.

Il  reste encore un point à évoquer à propos de l'ascension du Seigneur. Cet article de foi qui, d'après ce que nous avons vu, est décisif pour comprendre l'au-delà de l'existence humaine,  n'est pas  moins  décisif pour  comprendre l'existence  d'ici-bas, c'est-à­ dire pour savoir comment l'ici-bas et l'au-delà peuvent se rejoindre, et donc  pour la question  de la possibilité et du sens de la relation de l'homme à Dieu. En examinant le premie article de foi, nous avions répondu  affirmativement  à la question  de savoir si l'infini peut entendre le fini, l'éternelle le temporel, et nous avions dit que la véritable grandeur de Dieu consistait  justement  en  ce que  pour lui l'infiniment petit n'est pas trop  petit, ni l'infiniment grand trop grand; nous avions essayé de comprendre que Dieu, en tant  que Logos, n'est pas  seulement la raison qui  exprime  tout dans sa parole,  mais encore celle qui perçoit  tout et dont rien n'est exclu parce que trop petit. Nous avions répond à la question angoissée de  notre  temps  : oui, Dieu peut entendre.  Mais une question demeure. Car si quelqu'un, à la suite de nos reflexions, en vient à dire : Soit, Dieu peut entendre;  ne lui reste-t-il pas toujours encore cette interrogation : mais peut-il aussi exaucer notre prière (hiiren/erhoren)  ? Ou bien la prière de demande, l'appel de la créature vers Dieu, n'est-elle en fin de compte  qu'un  pieux stratagème pour élever et réconforter psychologiquement l'homme, parce que celui-ci est rarement capable d'arriver aux formes supérieures de la prière? Est-ce  que le tout ne sert pas  simplement à mettre de quelque façon l'homme en mouvement vers la transcendance, alors qu'en  fait  rien  ne se produit et rien n'est changé;  car  ce qui  est éternel  est éternel  et ce qui est temporel  est temporel  - apparem­ment il n'y a pas de passage de l 'un à l'autre ? Cela non plus, nous ne pouvons le considérer  ici en détail, car il y faudrait  une analyse critique très poussée des concepts de temps et d'éternité. Il faudrait étudier l'origine de ces concepts dans la pensée antique, et la syn­thèse  de cette  pensée avec la foi  biblique,  synthèse dont l'imper­fection est à la racine de nos questions actuelles. Il faudrait  réfléchir à  nouveau sur le rapport   de  la pensée scientifique et technique avec la pensée croyante; ce sont là des tâches qui  débordent lar­gement le cadre de ce livre. Nous devrons donc ici encore nous contenter, au lieu de réponses  détaillées  et élaborées, d'indiquer la direction où il faudra  chercher  la  réponse.

La pensée actuelle est tributaire la plupart du temps de cette idée que l'éternité est pour ainsi dire enfermée dans son immutabi­lité.  Dieu apparaît comme le  prisonnier   de  son  dessein  formé « avant  tous  les temps ». «Etre » et « devenir  » ne se mélangent pas.  L'éternité  est  ainsi  comprise de  façon purement   négative comme  absence de temps;  elle est ce qui est autre  par  rapport  au temps, et qui ne saurait  exercer aucune  influence dans le temps, ne serait-ce que parce qu'elle cesserait alors d'être immuable et devien­drait   elle-même  temporelle.   Ces  idées  relèvent  au  fond d'une conception  pré-chrétienne,  où  n'est pas  pris  en considération le concept de Dieu tel qu'il  s'exprime dans la foi en la création et en l'incarnation. Elles supposent en fin de compte- nous ne pouvons développer  cela ici  - l'antique dualisme  et  dénotent une naïveté intellectuelle,  qui conçoit  Dieu à la manière  humaine.  Car, quand on pense que Dieu ne peut plus changer après coup ce qu'il a décidé «  avant » toute éternité, on imagine  inconsciemment l'éternité d'après le schéma du temps :en distinguant« avant» et« après». Or l'éternité  n'est  pas ce qu'il  y a de plus ancien, ce qui  était avant le temps,  mais  ce qui  est  tout  autre; elle est pour chaque moment  du temps qui passe l'aujourd'hui, elle est pour lui présent;elle n'est  pas enfermée entre un « avant » et un « après », elle est au contraire puissance du présent en tous les temps. L'éternité n'est pas à côté du temps, sans rapport avec lui, elle est la force créatrice qui porte  tous les temps, qui englobe le temps qui  passe  en  son unique  présent et lui permet d'être. Elle n'est  pas absence de temps, mais domination du temps (Zeitmiichtigkeit). Et parce qu'elle est l'aujourd'hui «contemporain» à  tous  les temps, elle  peut aussi agir dans le temps, à chaque  moment.

L'incarnation de  Dieu  en  Jésus-Christ, par  laquelle  le  Dieu éternel  et 1'homme  temporel  se  rejoignent  dans  une  unique  per­sonne, n'est pas autre  chose  que  la  réalisation  ultime  de la domi­nation   de  Dieu  sur  le  temps.   En  ce  point   précis  de  l'existence humaine  de Jésus,  Dieu a saisi le temps  et l'a  attiré  en Lui-même. La  domination du  temps  se tient  pour  ainsi  dire  corporellement devant  nous en Jésus-Christ. Celui-ci est réellement,  selon l'expres­sion  de  l'évangile de  Jean,  la  «  porte  » entre  Dieu  et  l'homme (Jn  JO, 9), le «médiateur» {1 Tm  2, 5) en  qui l'Éternel se trouve avoir un temps. En Jésus nous pouvons,  nous hommes temporels, trouver  un  interlocuteur temporel, notre  « contemporain »; et en lui  qui  partage  avec nous  la temporalité, nous touchons en même temps  l'Éternel, parce  qu'il  est  temps  avec  nous  et éternité   avec Dieu.

Hans  Urs  von  Balthasar a mis en lumière  avec beaucoup de pénétration, quoique dans un ordre  d'idées quelque peu différent,lasignification  spirituelle  de ces perspectives.  Il  rappelle  d'abord que  Jésus, durant son existence  terrestre, n'était pas au-dessus  du temps  et de l'espace,  mais vivait à plein de son temps  et dans  son temps : l'humanité de Jésus qui le situait  au milieu de ce temps, se manifeste  à chaque  ligne de l'évangile; nous la distinguons aujour­ d'hui   de façon  plus  nette  et  plus  vivante  à  bien  des égards  qu'à d'autres époques.  Mais cette « situation dans  le temps  » n'est  pas simplement  un cadre  culturel  historique qui  resterait  extérieur, et derrière  lequel se trouverait quelque  part et sans en être affectée la réalité supra-temporelle de son être véritable; elle est plutôt  un fait anthropologique, qui détermine profondément la forme d'être de l'homme. Jésus a du temps, il n'anticipe pas dans une impatience coupable la volonté  de son Père. « C'est  pourquoi le Fils qui a du temps  pour  Dieu  dans le  monde  est  le lieu  originel  dans  lequel Dieu a du  temps  pour  le monde.  Dieu  n'a  pas  de temps  pour  le monde, sinon dans le Fils, mais en lui il a tous les temps » Dieu n'est  pas prisonnier de son éternité;  en Jésus il a du temps pour nous, et de ce fait Jésus est réellement le « trône de la grâce »vers lequel nous  pouvons en tout  temps « avancer avec assurance » (He 4, 16).

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 "la foi chrétienne hier et aujourd'hui "

Cardinal Ratzinger          Benoît XVI 

 

Par jean - Publié dans : ANNEE LITURGIQUE
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Lundi 6 mai 2013 1 06 /05 /Mai /2013 11:42
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