Dans sa lettre du 9 novembre 1968, Nouvelle Delhi, Inde, il écrivit à ses amis :
Cette lettre n’est pas une réponse à mon courrier parce que je n’ai pas reçu de courrier pendant ce voyage en Asie et je n’ai pas eu le temps d’écrire des lettres non plus. Comme vous le savez sans doute, j’ai reçu la permission de m’absenter de mon monastère pendant plusieurs mois et ceci surtout parce que j’ai été invité à assister à une réunion d’Abbés catholiques d’Asie à Bangkok et à y donner une conférence. Comme cela me donnait l’occasion d’être en Asie, j’ai reçu la permission d’allonger quelque peu mon voyage afin d’apprendre quelque chose sur la vie monastique en Asie, et notamment sur le Bouddhisme. Je visiterai aussi nos monastères cisterciens en Indonésie, à Hong Kong et au Japon, et j’y ferai quelques causeries. A part ça, ce voyage n’a pas pour but de faire des conférences mais de m’instruire et d’établir des contacts avec des personnages importants de la vie monastique bouddhiste. Je m’intéresse particulièrement au Bouddhisme tibétain et au Zen japonais (peut-être chinois). (Peut-être y-a-t-il encore quelques centre Ch’an (Zen) chinois à Taiwan). J’espère voir John Wu à Taiwan.
Je vous écris de la Nouvelle Delhi, capitale de l’Inde, ville impressionnante que j’aime beaucoup. Mon premier contact avec l’Inde a eu lieu à Calcutta qui, même si on y est préparé, cause toujours un choc. La pauvreté et la misère y sont écrasantes – et elles le sont plus dans l’Inde rurale. Certaines villes sont indescriptibles. Ce matin j’ai été déposer une petite pièce de monnaie dans les mains d’un mendiant et j’ai vu que c’était un lépreux dont les doigts avaient été mangés… C’est comme ça. Les gens dorment dans les rues – certains n’ont jamais eu de maison pour y habiter. Les gens meurent dans les rues. A Calcutta on sort par la porte principale de son hôtel dans la rue « chic » de la ville et on y trouve une vache endormie sur le trottoir. J’aime assez bien les vaches qui se promènent ça et là. Elles rendent la circulation asiatique plus intéressante.
Bangkok est l’endroit le plus terrible pour la circulation que j’aie jamais vu : pas de signaux lumineux, on appuie seulement sur l’accélérateur et on fait une course avec cinq cents autres voitures jusqu’au carrefour. La principale règle de la conduite en Asie semble être : ne pas se servir du frein, appuyer seulement sur le klaxon. C’est terriblement excitant. Notamment dans l’Himalaya où l’on prend les tournants à toute allure à des hauteurs et des vitesses vertigineuses et où l’on rencontre ces immenses bus, peints pour ressembler à des dragons, venant en sens inverse. D’habitude la route n’a de toute façon qu’une bande de circulation, mais on arrive toujours à s’arranger. Je suis toujours en vie.
Je ne peux pas gaspiller mon temps et mon papier en racontars. Le but principal de cette lettre est de vous parler de mes contacts avec le mysticisme tibétain et de ma rencontre avec le Dalai Lama dans son nouveau quartier général, sur les hauteurs d’une montagne à Dharamsala, dans l’Himalaya : il faut une nuit de train pour y arriver lorsqu’on vient de Delhi.
(L’Himalaya est la plus belle chaîne de montagnes que je n’aie jamais vue. La lumière a quelque chose de particulier là-bas : un bleu et une
clarté qu’on ne voit pas ailleurs.) J’ai passé huit jours à Dharamsala ; j’y ai fait une sorte de retraite, en lisant, méditant et rencontrant des maîtres tibétains. J’ai eu trois longs
entretiens avec le Dalai Lama et j’ai également parlé avec beaucoup d’autres.Le Dalai Lama est le chef religieux des Bouddhistes tibétains et aussi leur chef temporel en quelque sorte. Comme vous le s’avez, il a dû fuir le Tibet en 1959 lorsque les Communistes chinois ont pris possession de son pays. Il y a beaucoup de réfugiés tibétains qui vivent sous tente dans les montagnes et beaucoup aussi forment des colonies dans les plantations de thé. J’ai vu quelques communautés monastiques dans ces plantations. Le Dalai Lama est beaucoup aimé de ses fidèles, et ce sont les gens les plus pieux que j’aie jamais vus. Certains parmi eux semblent prier constamment, et je ne parle pas des moines, non, ce sont des laïcs. Quelques uns ont toujours un chapelet en main (et comptent les formules rituelles bouddhistes) et j’en ai vu certains avec des moulins à prières. En Occident on a l’habitude de rire des moulins à prières, mais ceux que j’ai vus s’en servir m’ont parus assez recueillis. Il était évident qu’ils priaient profondément et avec beaucoup de dévotion.
Le Dalai Lama a trente-quatre ans, c’est un homme vif et énergique. Il est simple et sympathique et parle avec une grande franchise et largeur d’esprit. Il n’est pas du tout ce que l’on pourrait attendre d’un émigré politique et ce qu’il m’a dit au sujet du communisme m’a semblé juste et objectif. Ses intérêts réels sont monastiques et mystiques. C’est un chef religieux et un érudit ; c’est aussi un homme qui a reçu une remarquable formation monastique, cela est évident. Nous avons parlé presque uniquement de la vie de méditation, du Samadhi (concentration) qui est la première étape de la discipline de la méditation, où l’on clarifie son esprit et où l’on se recueille systématiquement. Les Tibétains ont une connaissance très précise, subtile et scientifique de l’esprit et ils en font l’expérience par la méditation. Nous avons également parlé des hautes formes de prière, du mysticisme tibétain (dont la plus grande partie est ésotérique et strictement secrète), et notamment du mysticisme tibétain comparé au Zen. Dans les deux cas, le plus haut mysticisme est en quelque sorte assez « simple », mais toujours et partout le Dalai Lama insistait sur le fait qu’on ne peut atteindre à rien dans la vie spirituelle sans une fidélité totale, un effort contenu, une direction expérimentée, une discipline réelle, et la combinaison de la sagesse et de la méthode, ce que souligne le mysticisme tibétain. Il était très intéressé par notre vie monastique d’Occident et les questions qu’il m’a posées sur la vie cistercienne étaient intéressantes.
Il voulait savoir si nos vœux constituaient
une initiation à une tradition mystique et une expérience sous la direction d’un Maître qualifié, ou s’ils étaient simplement « équivalents à un serment » - une sorte d’accord qu’il faut
observer. Lorsque j’ai expliqué les vœux, il voulait encore savoir à quel point les moines pouvaient arriver dans la vie mystique et s’il était possible d’avoir une vie mystique profonde dans nos
monastères. J’ai dit que oui, c’est normalement pour cela que nos monastères existent, mais beaucoup de moines semblent s’intéresser à autre chose… Je voudrais bien remarquer toutefois que certains
des moines qui vivent dans l’entourage du Dalai Lama se plaignent des mêmes choses que nos moines : manque de temps, trop de travail, impossibilité de consacrer assez de temps à la méditation,
etc. Je suppose que le Dalai Lama ne dispose pas de beaucoup de temps, mais au cours des longs entretiens que nous avons eus sur la méditation, j’ai pu voir qu’il y a certainement réfléchi
minutieusement et profondément et que c’est un homme qui a atteint un « haut degré de méditation ». J’ai aussi rencontré beaucoup d’autres Tibétains qui sont impressionnants en ce sens, y
compris des Tibétains laïcs qui sont très avancés dans un type particulier de contemplation tibétaine qui ressemble au Zen et que l’on appelle Dzogtchen.Ici j’ai été interrompu dans ma lettre, et je suis sorti pour rencontrer un Bouddhiste cambodgien qui dirige un petit monastère en Inde depuis des années. Il est de la tradition Theravada (du Sud ou Hinayana), différente de la tradition tibétaine. Ici aussi on insiste sur la discipline de l’esprit et sa connaissance approfondie. Mais les méthodes sont plus simples que les méthodes tibétaines et elles vont moins loin. Il m’a raconté que les meilleurs moines de la tradition Theravada sont ceux de Birmanie et de la Thaïlande. En fait j’ai vu un monastère à Bangkok et j’y ai rencontré un Bouddhiste anglais très intéressant qui a une bonne réputation d’érudition et de ferveur parmi les Thaïs. Il était sur le point de se retirer dans un des petits monastères érémitiques de méditation des jungles du nord de la Thaïlande où l’on trouve les meilleurs Maîtres. Ils sont pratiquement inconnus des Occidentaux.
Une des personnes les plus intéressantes que j’aie rencontrées est un jeune abbé tibétain qui après sa fuite du Tibet a étudié à Oxford et a ouvert un petit monastère en Écosse. Il semble qu’il ait du succès là-bas, et c’est un homme qui a du talent. Il a écrit un livre intitulé « Né au Tibet » qui traite des expériences de sa fuite. Je vous le recommande. (Il s’appelle Chogyam Trungpa Rimpoche)
J’ai aussi eu quelques contacts avec la tradition Sufi (musulmane) qui a pénétré en Inde dans la région de Delhi (qui était la capitale de l’empire Mogol et est encore assez musulmane). J’ai rencontré un expert du Sufisme qui m’a parlé des réunions où les Sufis de cette région se servent du chant pour amener la contemplation, mais je n’ai assisté à aucune de ces réunions. J’espère bien entendre quelques chants de ce genre à Urdu dans un restaurant local où l’on en exécute pendant les week-ends. A propos, la nourriture ici est sauvage. La plupart du temps j’essaie de m’en tenir à la nourriture chinoise plutôt qu’à la nourriture indienne, qui est (pour moi du moins) mortifère.
En résumé : je puis dire que jusqu’à présent mes contacts avec les moines d’Asie ont été précieux et très fructueux. En effet il semble que nous nous entendions très bien. J’ai été en contact avec des Bouddhistes la plupart du temps, et je trouve que les Tibétains surtout sont très vivants et généralement bien instruits aussi. Ce sont des gens merveilleux. De nombreux monastères, thaïs et tibétains, semblent avoir une vie similaire à celle de Cluny, par exemple, au moyen age : l’érudition et l’instruction y règnent ainsi que la liturgie et les rites. Mais ils sont aussi spécialistes en méditation et contemplation. C’est ce qui m’attire le plus. C’est inestimable d’avoir un contact direct avec des gens qui ont réellement passé une grande partie de leur vie à travailler assidûment pour former leur esprit et se libérer des passions et des illusions. Je ne dis pas que ce sont tous des saints, mais ne sont certainement des hommes d’une qualité et d’une profondeur inhabituelles, des hommes zélés et étonnants. C’est un véritable plaisir de parler avec eux. Ainsi par exemple, l’autre jour, à la fin d’une réunion, un des lamas a composé pour moi un poème en tibétain, aussi lui ai-je composé un (en anglais) et nous nous sommes quittés sur cette note de courtoisie monastique traditionnelle en Asie. Il y a bien d’autres choses dont je pourrais parler : la richesse de l’art, la musique, etc. Mais ça deviendrait trop touffu.
J’espère que vous comprendrez pourquoi je ne puis répondre à mon courrier en ce moment. Je suis tout à fait pris par ces rencontres monastiques et par l’étude et la prière qu’elles exigent pour être fructueuses. J’espère que vous prierez pour moi et pour ceux que je vais rencontrer. Je suis sûr que Dieu bénira ces rencontres et j’espère qu’elles profiteront à tous. J’espère aussi pouvoir ramener dans mon monastère un peu de la sagesse asiatique avec laquelle j’ai la chance d’être en contact – mais c’est quelque chose de très difficile à exprimer par des mots.
Je vous souhaite à tous paix et joie dans le Seigneur et une foi plus grande : car dans mes contacts avec des nouveaux amis je trouve aussi la consolation dans ma propre foi au Christ et sa présence intérieure. J’espère et je crois qu’il peut être présent dans le cœur de chacun de nous.
Croyez à mes sentiments les meilleurs. Bien à vous dans le Seigneur Jésus et son Esprit.
Par jean
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Publié dans : Dialogue interreligieux
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Mercredi 27 juin 2007
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