SOCIETE HISTORIQUE ET ARCHEOLOGIQUE DE  CHATEAU-THIERRY

                                              Maison Jean de la Fontaine

                                              Séance du 1er Juin 1974

                      
LA FETE DES MALADES  A  SAACY- SUR- MARNE

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             par     Marise PORRET   licenciée en droit diplomée CPA

                        
 

Tous les ans, le 3 juin dans  les rues de Saâcy, a lieu une procession : c'est la Fête des Malades, et cette procession a lieu depuis le 3 juin 1729.

  Mais, le 3 juin 1729, s'il y avait bien à Saâcy des malades, ça  n'était pas  particulièrement la fete !

                                                                      I) 

Avant de vous raconter les évènements survenus cette année-là, je voudrais présenter le lieu :
Saâcy, c'est, sur la rive gauche de la Marne, un gros village de Seine et Marne dont 1'extrémité nord-est est à peine à 200 mètres des limites de l'Aisne. La Marne fait là une grande boucle contournant Méry, dont l'église et le château surplombent la rivière. C'est à Méry que passait ce qu'on appelait la "grande route d'Allemagne". Ici, dans cette Maison, je peux signaler que c'est au château de Méry que venait La Fontaine, au 17e siècle, reçu chez Anne de Grimberg, femme du seigneur de Méry. Marne21.jpg
La boucle de la Marne élargit considérablement la vallée, formant ainsi comme un cirque. Saâcy est donc dominé par plusieurs collines, où l'on trouve Méry sur la rive droite, et sur la rive gauche des hameaux ou écarts, qu'on appelle les "hauts", dépendant soit de Saâcy, soit des villages voisins
Le village est donc aperçu de quelques agglomérations, ou des chemins qui y conduisent.


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Aussi, dans les premiers jours de mars 1729, une grande frayeur s'empara de tout ce coin de vallée : on apercevait en effet, sur le clocher de l'église de Saâcy, flottant au vent, de grands voiles noirs : c'est ainsi que les alentours apprirent qu'une épidémie venait de se déclarer.

Cette épidémie, c'était "le mal qui répand la terreur", la peste, maladie épidémique la plus redoutée en Europe jusqu'à la fin du 18e siècle

.N'étant pas médecin, je ne peux pas vous dire grand'chose de la peste : incubation 6 jours  douleurs de la tête et des membres,  fièvre et délire , bubons , plaies,  mort quasi certaine.Et voici ce qu'en fait dire Marcel Pagnol à César dans "Fanny" :"la peste, le cou gonflé, la bouche ouverte, la langue comme "une langue de boeuf ! Et le corps couvert de pustules et "l'estomac en pourriture et le nombril tout gonflé et noir "comme un oursin"

.On dit qu'elle vint d'Asie, qu'il y eut des épidémies dans l'Antiquité (on en signale à Rome) puis après les Croisades, surtout au 14e siècle ; d'après Froissart, vers 1348, le tiers du monde en mourut. Après une petite accalmie aux 15e et 16e siècles au cours desquels il y eut seulement des épidémies locales, on a pu dire qu'aux 17e et 18e siècles la peste semblait être maîtresse de l'Europe.

Il est donc facile de comprendre la grande peur de toute une campagne à l'annonce du mal. Et cela d'autant plus que, dans la région, on avait gardé par tradition orale le souvenir d'une épidémie terrible exactement 100 ans auparavant, en 1629, qui avait ravagé tous les villages, et particulièrement Méry qui fut alors durement frappé.

D'où pouvait venir la maladie ? Eh bien, Saâcy ne fut pas le premier village atteint dans la région, la peste sévissait déjà du côté de Meaux, en particulier à Vendrest, peut-être à Vareddes  mais je n'ai rien trouvé de précis à ce sujet , donnant beaucoup de soucis à l'Evêque, successeur immédiat de Bossuet, le Cardinal de Thiard de Bissy et à son Grand Vicaire, André Chaperon de Saint -André . Ce dernier était d'autant plus angoissé qu'il connaissait bien la région :né à Lizy-sur-Ourcq, en 1654 (il avait donc 75 ans en 1729), curé de Vareddes en 1698, collaborateur de Bossuet mort dans ses bras en 1704, supérieur des missionnaires de la Ferté-sous-Jouarre en 1706, puis Grand Vicaire du Cardinal de Bissy, il ajoutait, dira-t-on, ses propres largesses aux charités du Cardinal.Celui-ci, né en 1657 (âgé donc de 72 ans), vécut jusqu'en 1737 ; c'était donc aussi un vieil homme, et probablement sur son déclin, car ses trois derniers écrits dont on fait état dans ses biographies datent de 1728 et 1729. Lui n'était pas briard, mais d'une vieille famille bourguignonne, et arrière-arrière-petit neveu du poète de la Pléiade Ponthus de Thiard.


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       II)   Donc à Sâacy, le fléau s'était installé.


Deux documents de l'époque en ont fait témoignage. Je vous parlerai de l'un deux un peu plus loin. Quant à l'autre, malheureusement, il m'a été impossible de le retrouver, et c'est le plus important, celui qui donne les noms des victimes, leur nombre, le rythme de l'épidémie :II s'agit bien sûr des registres de catholicité.

Dans l'espoir de les retrouver, j'ai frappé sans succès à de nombreuses portes : mairie, presbytère, archives départementales, abbaye de Jouarre, évêché, société d'art et d'histoire du diocèse de Neaux.

Je ne peux donc en parler que par oui-dire, et par les notes ou chroniques laissées par quelques passionnés de l'histoire locale, en particulier M. l'Abbé Baslé, qui fut curé de Saâcy pendant 30 ans, mort en 1 952, et qui les avait étudiés de près.

Ces registres, existent-ils encore ? l'Abbé Baslé en faisait encore état en 1950 ; on peut donc espérer que, depuis 24 ans ils n'ont pas été détruits, et que le hasard les fera peut-être retrouver.

Il faut d'ailleurs signaler que ces registres ne concernaient en réalité qu'une partie de la population de Saâcy, habité alors par des catholiques et des protestants.

Un plan de 1778 montre l'emplacement de l'église, toujours au même endroit. Comme dans presque tous les villages, le cimetière était alors près de l'église, à peu près où l'on voit les arbres sur des cartes postales que je vous montrerai en fin d'exposé.

La tradition place le lieu de culte des protestants dans l'actuelle rue de la Gare (où il y a maintenant un poste d'essence) le cimetière protestant était peut-être là aussi, car, lors de travaux, quelques ossements ont été aperçus.

Les deux lieux de culte étaient assez éloignés l'un de l'autre, et l'on peut penser, supposer, que chacun des deux groupes de population était en majorité proche de son propre temple ou église.


Quelle fut l'ampleur de l'épidémie ? Tous les documents sans exception indiquent qu'elle fut très importante.

Avant d'essayer d'en fixer la proportion, disons tout d'abord que, au cours des années antérieures à 1729, le nombre de décès de catholiques fut en moyenne de 2 par mois à Saâcy.

Or, une note de la collection Lhuillier, aux archives de seine et Marne, indique que "les 2/3 des habitants périrent". On peut supposer que les "hauts" furent épargnés. L'agglomération de Saâcy conprenait 7 à 800 personnes. Il y aurait donc eu 4 à 500 morts en trois mois, soit environ 5 par jour.


Il faut être prudent et considérer ce chiffre comme étant un maximum ; car si l'on parle des 2/5 de la population, peut-être cette proportion ne concerne-t-elle qu'une tranche de cette population : en effet, un articulet de l'Abbé Baslé signale un fait assez extraordinaire, c'est que les victimes, à une exception près, avaient toutes de 18 à 45 ans, étant donc dans la force de l'âge.


C'était bien une catastrophe, et personne ne Semblait pouvoir y faire quelque chose.


Les habitants de 1729 sont les aïeux des habitants de Saâcy que je côtoie chaque fin de semaine, et le caractère des paysans et artisans briards doit toujours être à peu près semblable à ce qu'il était à l'époque ; il se plaint facilement bien sûr pour peu de choses, imagine des périls inexistants, mais devant une catastrophe il réagit courageusement. On peut donc penser qu'il en a été de même de mars à juin de cette année-là.



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Toujours en pleine épidémie, on arrivait à la fin du mois de mai, et c'est alors que le curé prit une détermination.Ce curé s'appelait Jean-Gabriel Saunier, et il était à Saâcy depuis 1712. Son âge, je l'ignore. Mais c'était un homme sur la fin de sa vie, donc usé quelle que soit la cause de sa mort, qui est survenue l'année d'après, en 1730 à Saâcy ; il y fut inhumé, je ne sais pas si ce fut dans l'église ou dans le cimetière.


II décida donc, devant l'impuissance de la science humaine, d'avoir recours non plus aux hommes, mais à Dieu ! Et il voulait le faire de façon tout à fait solennelle, et pour cela il lui fallait l'autorisation de l'évêché. En effet, il désirait faire une procession du Saint-Sacrement, ce qui est du ressort de l'ordinant du lieu, c'es-à-dire de l'évêque de  Meaux



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Il allait donc en demander l'autorisation, et il partit pour Meaux.
Aucun texte n'est là pour nous dire ni ce que fut ce voyage de 6 lieues, par quels moyens il le fit, le chemin qu'il suivit, les précautions prises pour ne pas contaminer les autres populations, ni ses angoisses, ainsi que l'espoir qui le conduisait, ni ce que fut l'arrivée à l'évêché. Mais tout cela, on l'imagine bien.

Nous possèdons par contre la copie - certifiée conforme en 1833 - du document qui indique que (je cite) "par le permission de Monsieur de Saint-André, Grand Vicaire de son Eminence Monseigneur le Cardinal de Bissy évêque de Meaux", on fît une "procession générale du Saint-Sacrement".

D'après ce texte, on sait de façon presque certaine que Jean-Gabriel Saunier fut reçu par le Grand Vicaire, qui lui donna l'autorisation de la part du Cardinal de Bisy.

Il est assez frappant, en considérant ces trois hommes qui, dans leur domaine qui est celui de la foi, essayent de sauver un village, de constater que, pour l'époque, deux d'entre eux sont des vieillards,  le Cardinal a 72 ans, le Grand Vicaire 75 ans  et le curé, éprouvé, est sur la fin de sa vie.

L'autorisation est donc accordée, et pour l'Abbé Saunier c'est le retour, qui doit être moins angoissé et l'arrivée à Saâcy, où s'organise aussitôt la procession.

Elle se déroule le 3 juin (ce qui place probablement le voyage à Meaux le 1er ou le 2) ; c'est un vendredi.

Elle est suivie par toute la population valide, aussi bien les catholiques que les religionnaires, comme on appelle alors les protestants ; le curé passe dans toutes les rues où il y a des malades, s'arrêtant devant chaque maison touchée par le fléau.


Cette marche est donc longue, et fervente bien sûr, A l'heure actuelle on parlerait à son propos d'oecuménisme, puisque ce rassemblement religieux unit protestants et catholiques.
Il y a dans l'église de Saâcy un vitrail récent, de M. Plée qui habitait Meaux et est retiré maintenant dans 1' Yonne, qui rappelle la cérémonie : il représente au premier plan un malade couché, tendant les bras vers la procession ; on y voit le dais porté par des habitants, et le curé avec le Saint-$acrement ; l'église de Saâcy est en arrière-plan.

                                                         Quelle en fut la suite ?

Eh bien, d'après quelqu'un qui a eu en mains autrefois les registres disparus, voici

les 4, 5 et 6 juin, le nombre de décès est allé en diminuant, pour tomber à zéro.




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III)                                         C'est ainsi que s'est terminée cette tragédie.

Le village est sorti d'une longue nuit, le village a survécu.

La nouvelle en fut bientôt connue ; à l' évêché, il fut décidé que serait faite (je cite) "à perpétuité d'une année en année la procession générale du très Saint-Sacrement le 3ème juin pour servir de monument de piété à la postérité" (fin de citation).

et depuis, sauf aux époques troublées, tous les ans, depuis presque 245 ans, après une messe dans l'église de Saâcy, a lieu la procession.


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    La région entière, et même le département, y sont associées ,  les habitants des villages voisins se joignent aux habitants de Saâcy ;  il est aussi de tradition d'inviter les prêtres d'autres paroisses pour la cérémonie.

La "Semaine Religieuse de Meaux" nous donne à ce sujet quelques détails :
En 1868 par exemple, c'est le curé de Chelles qui fit le sermon, mais la procession fut écourtée car il avait plu la nuit précédente.

En 1874 : le curé de Dhuisy conduisait la procession, suivie non seulement par les fidèles, mais aussi ... par la fanfare de Méry-Saâcy récemment créee, et par la subdivision des sapeurs-pompiers !  Le curé était alors l'Abbé Pilavoine.

Les registres de catholicité de ce temps montrent que le 3 juin était souvent, à l'époque, choisi pour faire baptiser les enfants du pays.

De 1889 à 1895, le curé, l'Abbé weidenbach, a laissé, chaque fin d'année, un écrit racontant les évènements marquants de la paroisse, et en particulier ses nombreux démélés avec le maire et certains conseillers municipaux.

C'est ainsi qu'en 1890, la procession dans les rues fut interdite au dernier moment.

En 1892, elle fut de nouveau interdite, et la raison qui en fut donnée montre que le véritable caractère de la procession de 1729 avait été oublié, puisque la municipalité fit savoir qu'il ne fallait pas vexer les quelques familles protestantes de Saâcy ; la procession eut donc lieu "intra muros ecclesiae".

               Et il en fut ainsi jusqu'en 1898.

Puis, en 1899, pris d'audace, le curé (qui s'appelait Leboeuf) annonça à la fin de la messe commémorative que la procession aurait bien lieu dans les rues, ce qui fut iinmédiatement réalisé, et sans aucune suite fâcheuse,

Comme je vous l'ai dit, l'Abbé Baslé, qui Fut curé de 1921 à 1952, s'était toujours beaucoup intéressé à l'histoire locale, ce qui le conduisit à vouloir redonner à cette fête sa véritable dimension. Il organisa donc la commémoration du 2ème centenaire, en 1929, avec une certaine solennité. C'est ainsi qu'y assistèrent non seulement de nombreuses personnalités religieuses de la région, mais surtout l'évêque de Meaux et son vicaire général, c'est-à-dire les successeurs du Cardinal de Bissy et de son Crand vicaire, Parmi les laics, en bonne place, le maire de Saâcy. Et, pour contribuer au succès de cette journée, le beau temps était lui aussi au rendez-vous

IV)    Le titre de cette conférence est "la fête des malades".
Depuis une date que je n'ai pu déterminer, c'est ainsi que   l'on appelle cette cérémonie, toujours célébrée bien sûr à l'heure actuelle.

Il existe une autre tradition : celle des bouquets bénits qui  doivent protéger des maladies quand on les garde chez soi - dans les armoires précise-t-on.

Ce nom de "fête des malades" et ces fleurs vite sèches donnent à la journée du 3 juin son caractère particulier :il ne s 'agit pas de célébrer uniquement un évènement passé. Il est certain que les assistants, à l'occasion de    ce passé, pensent à leurs malades, plus ou moins proches, on espérant une guérison prochaine, et aussi cherchent à protéger leurs maisonnées par les petits bouquets qui prolongent tout au long de l'année cette cérémonie.


 Cet exposé, que je vous fais aujourd'hui, est donc incomplet puisque le document essentiel manque, qui permettrait une étude beaucoup plus poussée, tant du point de vue sociologique (savoir qui. fut frappé) que du point de vue géographique (connaître l'étendue de l'épidémie).


J'ai tenu néanmoins à le faire dès maintenant, ce qui me permet de le diffuser et peut-être d' obtenir ainsi, de la part de ceux qui voudront bien s'y intéresser, des compléments d'information ou des corrections.
 
Par jean - Publié dans : historique du miracle Eucharis
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Dimanche 1 juillet 2007 7 01 /07 /Juil /2007 12:45
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