"...Moi, je t'ai connu au désert, dans un pays de fièvre" (Osée 13.5)
Un jour trois ascètes décident de prendre une option différente :
- Le premier choisit de faire la paix parmi ceux qui se battent,
- Le deuxième se met à visiter les malades,
- Le troisième gagne le désert.
Peu de temps après, le premier, n’arrivant pas à ses fins, vient, découragé, trouver le deuxième qui lui aussi, est à bout.
Tous deux décident alors de se rendre auprès de celui qui avait opté pour l’hésychia au désert. Ils sont étonnés de sa réussite et l’assaillent de questions. Ce dernier commence par se taire puis
il prend un vase, le remplit d’eau. « Regardez cette eau, leur dit-il, elle est trouble. » Puis, après un bon bout de temps, il leur dit encore : « voyez maintenant cette même eau et comment elle
s’est reposée. » Et là, comme dans un miroir, ils virent distinctement leur visage. Et il leur dit : « Il en est ainsi pareillement de nous : lorsque nous vivons au milieu des hommes, nous ne
voyons pas nos défauts, alors qu’il en est tout autrement dans le désert. »
En ce temps de Carême, le récit que nous venons de lire nous expose d’une façon magistrale le secret qui nous conduira au grand mystère de Pâques.
« Pour voir notre péché, nous précise-t-il, il nous faut faire l’expérience du désert… » Tout comme Jean-Baptiste (Mc 1, 14), tout comme Jésus lui-même (Mc 1, 12), nous ne pouvons rendre gloire à Dieu si nous ne nous mettons pas à
l’écart (Mc 6, 1), afin de nous reposer, dans le but de mieux nous affronter dans notre propre face-à-face. Autrement dit, sans l’hésychia, nous ne pouvons pas nous connaître véritablement. Le
désert et l’hésychia, deux données incontournables pour toute pratique orthodoxe de l’ascèse.
Le mot « hésychia » peut se traduire de plusieurs façons. Tout d’abord, il signifie le calme, le repos qui apaise nos mœurs troublées et nos passions par l’acquisition du silence intérieur, lequel nous éloigne de nos soucis du passé et de nos vaines distractions. Ensuite, il veut dire tranquillité, laquelle fait fi de nos mauvaises pensées
et de nos stériles bavardages, afin de nous rendre disponibles à la véritable contemplation. Enfin, c’est aussi la capacité
d’atteindre cet état de paix, qui éloigne de nous tous les bruits nuisibles à nos âmes.
« Lorsque nous vivons au milieu des hommes, nous ne voyons pas nos défauts… » Il nous faut donc par moments, bien garder
nos distances pour avoir accès à notre monde intérieur et pour entrer aussi en communion avec les autres.
Le merveilleux de l’homme ne peut se saisir que dans le silence et le repos du cœur et non dans le brouhaha des foules anonymes. Nous n’entrons réellement en contact avec notre être total tout
comme d’ailleurs avec celui des autres que lorsque « nous faisons en nous hésychia .» Et ce, bien plus encore, quand il est question de notre relation personnelle avec Dieu. C’est à cette seule
condition qu’il nous sera possible d’user avec le Seigneur du langage des Béatitudes, en dehors de toute pression, de toute contrainte. Et lui, du même coup, deviendra notre ami et notre familier,
nous confortant de la sorte dans notre intime conviction que nous sommes vraiment ses enfants.
N’ayons donc pas peur de partir avec obstination à la recherche de ce lieu désert que nous désigne le carême. Autrement dit (dans notre foyer, sur le lieu de
notre travail, au détour d’un moment de détente…), prenons encore la peine de faire suffisamment halte dans cette oasis spirituelle que nous suggèrent le jeûne et la prière pour nous enivrer à
satiété de la douce présence de Dieu.
Notre Eglise qualifie le Grand Carême qui précède Pâques de « printemps de l’âme. » Puisse-t-il en être ainsi. Alors, à l’instar de la femme de l’Apocalypse, le Seigneur se fera une joie de nous
préparer, au sortir de notre expérience quadragésimale du désert, une « place où nous serons nourris mille deux cent soixante jours » (Ap, 12, 6). De sorte que, pour paraphraser Evagre le Pontique,
« quoique séparés de tout nous soyons unis enfin à tout ; à la fois impassibles et d’une sensibilité souveraine ; déifiés tout en nous estimant le rebut du monde et par-dessus tout heureux,
divinement heureux ! »
Métropolite Stephanos de Tallinn
In Synaxe N° 43, 1er trim 1998, P:24-25
La prière est un creuset dans lequel nos attentes et aspirations sont exposées à la lumière de la Parole de Dieu, sont immergées dans le dialogue avec Celui qui est Vérité, et sortent libérées des
mensonges secrets et des compromis sous différentes formes d'égoïsme (cfr "Spe Salvi", 33). Sans la dimension de la prière,
le moi humain finit par se renfermer en lui-même et la conscience, qui devrait être l'écho de la voix de Dieu, risque de se réduire à un miroir du moi, de façon que l'entretien intérieur devient un
monologue qui demande mille autojustifications. La prière, donc, est la garantie d'ouverture aux autres : celui qui se fait libre pour Dieu et ses exigences, s'ouvre en même temps à l'autre, au frère qui frappe à la porte de son cœur qui demande l'écoute, attention, pardon, parfois correction mais toujours dans la charité fraternelle.
La prière véritable n'est jamais égocentrique, mais toujours centrée sur l'autre. En tant que telle, elle exerce la prière à l'« extase » de la charité, à la capacité de sortir d'elle pour
se devenir proche de l'autre dans un service humble et désintéressé. La véritable prière est le moteur du monde, parce qu'elle le garde ouvert à Dieu. Pour cela, sans prière, il n'y a pas
d'espérance, mais seulement illusion. Ce n'est pas en effet la présence de Dieu qui aliène l'homme, mais son absence : sans le vrai Dieu, Père du Seigneur Jésus Christ, les espérances deviennent
illusions qui conduisent à s'évader de la réalité. Parler avec Dieu, rester en sa présence, se laisser éclairer et purifier par sa parole, nous introduit par contre dans le cœur de la réalité, dans
le moteur intime du devenir cosmique, nous introduit pour ainsi dire, dans le cœur-même de l'univers.
En liaison harmonieuse avec la prière, même le jeûne et l'aumône peuvent être considérés comme des lieux d'apprentissage et
d'exercice de l'espérance chrétienne. Les Pères et les écrivains anciens aiment souligner que ces trois dimensions de la vie évangélique sont
inséparables, se fécondent réciproquement et portent beaucoup de fruits qui se fortifient mutuellement. Grâce à l'action conjointe de la prière, du jeûne et de l'aumône, le Carême dans son ensemble, forme les chrétiens à être des hommes et des femmes d'espérance, sur l'exemple des saints.
BENOIT XVI
Par jean
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Publié dans : ANNEE LITURGIQUE
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Mercredi 6 février 2008
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