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Le père Albert Marie Besnard, dominicain, s'est révélé l'un des plus grands mystiques français du XX' siècle. Son introduction (de "prier Dieu avec les pasaumes" de St Augustin ) d'une quarantaine de pages constitue à elle seule une véritable initiation à la vie d'oraison.
En voici un résumé :
I. L'originalité de la prière chrétienne
QUI PEUT INTERPELLER DIEU? ...
« Nul, jamais, ne l'a invoqué sans y en avoir lui-même été d 'abord appelé » (114, 5).
Mais comment le Seigneur a-t-il fait entendre cet appel ? De deux façons :
- A l'intime du cœur, comme par une voix intérieure dont on ne peut douter tant elle résonne haut et clair : « Dieu a un langage secret, chez beaucoup il s'adresse au cœur, et là c'est une puissante rumeur dans le grand silence du cœur quand il dit d'une voix puissante : C'est moi qui suis ton salut » (38, 20).
- Par la médiation de l'Eglise, en la personne des prédicateurs de la foi, qui sont la voix (et la voie) historique sans laquelle nul ne connaît le Christ : « Tu l'as entendu, de la bouche du prédicateur venu jusqu'à toi : 'Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut.' Tu as cru, tu as invoqué Dieu dans tes jours : Seigneur, délivre mon âme» (114, 3).
LES DEUX SOURCES
Ces deux textes ne s'opposent pas, il faudra le mettre en pleine lumière, mais d'emblée ils font saillir les structures spirituelles du chrétien. Dieu présent directement à l'âme, comme le Maître intérieur qui n'a nul besoin de la médiation des mots et des sons, d'une part, et de l'autre, le Christ connu dans l'Eglise par la prédication de l'Evangile : intériorité immédiate et médiation extérieure, toutes deux nécessaires, voilà posées les deux sources conjointes et divines de la prière chrétienne, qui sont d'abord celles de la foi. On peut dire que l'un des grands problèmes de cette prière est celui de l'équilibre de cette conjonction. Toute spiritualité s'éloignera de la vraie prière chrétienne dans la mesure même où elle ne sauvegardera pas cet équilibre : soit par désaffection de la parole historique de Dieu dans le Christ, au profit de la voix intime d'une présence intérieure qu'il sera alors difficile d'identifier et qui risquera de ne plus être le Dieu vivant, Père de Jésus-Christ; soit par obturation de la source mystique, par le refus de considérer comme chrétienne cette prière secrète qui s'élance au-delà des paroles historiques de la Révélation, bien qu'elle soit sans cesse éveillée et rectifiée par elles.
II. La prière, don de Dieu
AVEC QUELLES PAROLES IRONS-NOUS AU SEIGNEUR?
Parce que Dieu est Dieu, c'est une prière parfaite qui est requise. Mais l'homme est homme,frivole et pécheur, la prière parfaite lui est difficile sinon impossible.
Dès lors, « faudra-t-il désespérer de l'humanité et dire que tout homme sera damné dès là qu'une distraction se sera glissée dans sa prière et sera venue l'égarer ? S'il nous fallait l'affirmer, mes frères, je ne vois guère quelle espérance nous resterait... »
(ibid. ).
L'extraordinaire, c'est qu'il reste un recours, et c'est... la prière même, une prière de pauvre cette fois-ci, la prière de celui qui voudrait apprendre à prier (n'est-ce pas ce qu'ont demandé les disciples : « Seigneur,apprends-nous à prier » ?) :
« Puisqu'il y a une espérance vers Dieu, puisque grande est sa miséricorde, disons-lui : « Fais venir la joie dans l'âme de ton serviteur,car vers toi, Seigneur, j'ai élevé mon âme. » Et comment l'ai-je élevée? Comme je l'ai pu, autant que tu m'en as donné la force, pour autant que j'ai pu la retenir dans sa dissipation » (suite du précédent).
Or Dieu a d'avance exaucé cette prière-là. Décidément il fallait qu'il nous donnât tout:non seulement l'appel à son amitié, mais encore le moyen de nourrir cette amitié; non seulement le message de sa Parole, mais le courage de répondre dignement à sa Parole, et finalement cette réponse elle-même! Seule, en effet, l'Ecriture nous offre les mots dont nous pouvons être sûrs qu'ils sont assez vrais pour ne pas faire injure à Dieu, et assez pauvres pour ne pas lui déplaire.
DIEU S'EST LOUÉ LUI-MÊME
Le stratagème est, au fond, très simple, mais l'amour seul pouvait l'inventer et la toute-puissance le réaliser :Dieu répand en nous son Esprit, de sorte que; puisque c'est son, Esprit, c'est lui-même qui se loue et les louanges sont dignes de lui; mais parce que son Esprit habite en nous, c'est nous en toute vérité qui le louons : « De son Esprit il a rempli ses serviteurs, afin que ceux-ci puissent le louer. Puisque c'est son Esprit qui, dans ses serviteurs, le loue, n'est-ce pas lui même qui chante ses propres louanges? » (ibid., suite).
Mais alors, de qui sont les paroles de nos prières ? De Dieu ou de nous ? A la fois de Dieu et de nous! Il n'y a là de paradoxe que pour celui qui n'apprécie pas le réalisme ontologique de la grâce chrétienne. Paroles de Dieu, paroles humaines, elles méritent authentiquement cette double qualification.La charité est le creuset où se vérifie et où s'opère la conversion de l'une en l'autre. « En Dieu je louerai mes paroles. Si c'est en Dieu, comment sont-elles miennes? Oui, c'est en Dieu et elles sont miennes. En Dieu, parcequ'elles viennent de lui; et miennes parce que je les ai vraiment reçues. Lui me les a données et il a voulu qu'elles soient miennes, dans la mesure où j'aime celui de qui elles viennent :de lui elles me viennent et elles sont devenues miennes » (55, 7).
D'ABORD ÉCOUTER
Le commencement de la prière, c'est donc d'écouter avec une attention soutenue la prière de l'Eglise et d'y pénétrer avec simplicité comme un enfant : prie ce que tu entends, prie lorsque tu entends que cette voix soit celle de nous tous » (42, 4). '
Nous sommes, bien entendu,fort loin d'une invitation à un quelconque formalisme de prière; il s'agit au contraire d'être éveillé, d'être prêt à saisir avec toute son intelligence, la parole qui est proposée: sans quoi, comment la faire sienne ? l'intelligence spirituelle est, pour saint Augustin, une condition essentielle de la prière. Il faut avoir la « science de son propre chant » (scienter cantare), et demander à Dieu de nous purifier de telle sorte que notre chant soit celui d'hommes intelligents et non une rengaine de perroquets « Nous donc qui, dans l'Eglise, avons appris à chanter les divines paroles, nous devons aussi realiser nous-mêmes ce qui est écrit : bienheureux le peuple qui a l'intelligence de sa jubilation. Disons donc, et avec intelligence chantons,et que notre chant soit une prière, et puisse notre prière être exaucée >>
CRIE AU-DEDANS !
La prière est née. Doublement donnée par Dieu : dans son élan, qui en fait une réponse à l'appel initial de Dieu; dans son contenu,qui est déterminé par l'Esprit Saint. Cette prière se présente très concrétisée: l'Ecriture la contient,l'Eglise la chante et l'écoute, le cœur l'apprend et la redit inlassablement. C'est la prière la moins solitaire qui soit, la mieux partagée,_ elle exige même que la conscience de la partager la rende enthousiaste « Excitez en vous l'amour, frères, et criez devant chacun des vôtres et dites-lui : Glorifiez avec moi le Seigneur!... Si vous aimez le Corps du Christ, c'est-à-dire l'unité de l'Eglise, entraînez-les avec vous pour qu'ils en jouissent aussi et dites-leur Magnifiez avec moi le Seigneur » (33, II; 6) .Toute la prière chrétienne se trouve accomplie, et pourtant non! A cette source visible et universelle, il faut conjoindre la source intime et personnelle.A la source ecclésiale,la source mystique. Si la prière est conversation avec Dieu, à quoi bon ces chants,ces psaumes, ces mots, puisque aussi bien « quand Dieu nous entend, ce n'est pas qu'il ait des oreilles,c'est que sa majesté le rend présent à tous les êtres.
Ajoutons qu'une analyse de la psychologie humaine selon saint Augustin nous montrerait pourquoi parole et silence, au sens où nous les avons évoqués,ne se contrarient pas. Les paroles sont sur les lèvres et le silence dans le cœur, et il arrive à ce silence de parler et à ces paroles de ne rien dire. Il faut méconnaître la structure de l'homme, par profondeurs liées mais distinctes, pour ne pas voir que ces paroles et ce silence peuvent être concomitants. Le silence dont saint Augustin nous parle, demeure certes quand le son de la voix s'est éteint : n'empêche qu'il est dans l'âme le fruit de la parole reçue. Il est le silence qui est contenu dans les mots et qui pénètre notre esprit quand la voix s'est tue, comme le glucose contenu dans les aliments pénètre notre corps quand le repas s'est achevé.Il est la charge de silence où se conserve la signification profonde des mots. Pour imagée que soit son expression, cette noétique n'en reste pas moins très cohérente et très vraie.
LE MYSTÈRE MÊME DE JÉSUS
Etonnante merveille, pensera-t-on. En réalité, il ne s'agit paslà de la conciliation miraculeuse et quasi inespérée de tendances contraires que l'humanité religieuse ne parvenait pas à harmoniser. Il s'agit d'un mystère autrement original : le mystère même de Jésus-Christ, Homme-Dieu. L'économie de la prière chrétienne se couletout simplement à l'intérieur de l'économie de l'Incarnation. L'Esprit Saint n'unifie prière ecclésiale et prière mystique, prière collective et prière indi viduelle, prière vocale et prière silencieuse, que parce qu'il estl'Esprit de Jésus. Le secret de la prière chrétienne, c'est qu'elle est partout et toujours la prière du Christ, de quel ques lèvres qu'elle jaillisse et en quelque situation qu'elle s'élève. Voilà ce qui la fait une et multiple, exaucée par avance et toujours suppliante, déjà dite et toujours à dire.
Hors de cette prière de membres, toute prière est fausse et menteuse. « Comme le Christ total est à la fois Tête et Corps, nous devonsdans tous les psaumes entendreles paroles de la Tête en songeant toujours que ce sont aussi cellesdu Corps... C'est parce que nous parlons en lui que nous disons la vérité. Quand nous voudrons parler en nous et de notre fond,nous demeurerons dans le mensonge» (56, 1).
Il y a même plus grave : la prière qui n'est pas faite au nom du Christ devient une « anti-prière », elle devient blas
phème et péché : « La prière qui ne passe pas par le Christ, non seulement ne peut effacer le péché, mais elle devient elle-même péché » (108, 9).
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