Avec Edith Stein — sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix —, nous sommes dans un tout autre monde historique et culturel. Elle nous entraîne en effet au cœur de notre siècle tourmenté, indiquant les espérances qui l'ont éclairé, mais aussi les contradictions et les échecs qui l'ont marqué. Elle ne vient pas, comme Brigitte et Catherine, d'une famille chrétienne. En elle, tout exprime le tourment de la recherche et l'effort du « pèlerinage » existentiel. Même après être parvenue à la vérité dans la paix de la vie contemplative, elle dût vivre jusqu'au bout le mystère de la Croix.
Elle était née en 1891 dans une famille juive de Breslau, alors territoire allemand. L'intérêt qu'elle développa pour la philosophie, abandonnant la pratique religieuse à laquelle sa mère l'avait pourtant initiée, aurait fait prédire, plus qu'un chemin de sainteté, une vie menée à l'enseigne du pur « rationalisme ». Mais la grâce l'attendait précisément dans les méandres de la pensée philosophique: engagée sur la voie du courant phénoménologique, elle sut saisir l'exigence d'une réalité objective qui, loin de trouver sa solution dans le sujet, devance et mesure sa connaissance, réalité qui doit donc être examinée dans un effort rigoureux d'objectivité. Il convient de se mettre à son écoute pour la saisir surtout dans l'être humain, en vertu de la capacité d'« empathie » — mot qui lui est cher — qui consent dans une certaine mesure à faire sien le vécu d'autrui (cf. E. Stein, Le problème de l'empathie).
C'est dans cette tension d'écoute qu'elle rencontra, d'une part, le témoignage de l'expérience spirituelle chrétienne offert par sainte Thérèse d'Avila et par d'autres grands mystiques, dont elle devint disciple et émule, d'autre part, l'ancienne tradition chrétienne structurée dans le thomisme. Sur cette voie, elle parvint d'abord au baptême, puis choisit la vie contemplative dans l'ordre du Carmel. Tout se déroule dans le cadre d'un itinéraire existentiel plutôt mouvementé, scandé, non seulement par la recherche intérieure, mais aussi par des engagements d'étude et d'enseignement, qu'elle conduit avec un admirable don d'elle-même. Son militantisme en faveur de la promotion sociale de la femme fut particulièrement appréciable pour son temps, et les pages dans lesquelles elle explora la richesse de la féminité et la mission de la femme du point de vue humain et religieux sont vraiment pénétrantes (cf. E. Stein, La femme. Sa mission selon la nature et la grâce).
9. Sa rencontre avec le christianisme ne la conduit pas à renier ses racines juives, mais les lui fait plutôt redécouvrir en plénitude. Cependant, cela ne lui épargne pas l'incompréhension de la part de ses proches. Le désaccord de sa mère, surtout, lui procura une douleur indicible. En réalité, tout son chemin de perfection chrétienne se déroule sous le signe non seulement de la solidarité humaine avec son peuple d'origine, mais aussi d'un vrai partage spirituel avec la vocation des fils d'Abraham, marqués par le mystère de l'appel et des « dons irrévocables » de Dieu (cf. Rm 11, 29).
En particulier, elle fit sienne la souffrance du peuple juif, à mesure que celle-ci s'exacerbait au cours de la féroce persécution nazie, qui demeure, à côté d'autres graves expressions du totalitarisme, l'une des taches les plus sombres et les plus honteuses de l'Europe de notre siècle. Elle ressentit alors, dans l'extermination systématique des juifs, que la Croix du Christ était mise sur le dos de son peuple, et elle vécut comme une participation personnelle à la Croix sa déportation et son exécution dans le tristement célèbre camp d'AuschwitzBirkenau. Son cri se mêla à celui de toutes les victimes de cette épouvantable tragédie, s'unissant en même temps au cri du Christ, qui assure à la souffrance humaine une fécondité mystérieuse et durable. Son image de sainteté reste pour toujours liée au drame de sa mort violente, aux côtés de tous ceux qui la subirent avec elle. Et elle reste comme une annonce de l'Évangile de la Croix à laquelle elle voulut s'identifier par son nom de religieuse.
Nous nous tournons aujourd'hui vers Thérèse-Bénédicte de la Croix, reconnaissant dans son témoignage de victime innocente, d'une part, l'imitation de l'Agneau immolé et la protestation élevée contre toutes les violations des droits fondamentaux de la personne; d'autre part, le gage de la rencontre renouvelée entre juifs et chrétiens qui, dans la ligne voulue par le Concile Vatican II, connaît un temps prometteur d'ouverture réciproque. Déclarer aujourd'hui Edith Stein copatronne de l'Europe signifie déployer sur l'horizon du vieux continent un étendard de respect, de tolérance, d'accueil, qui invite hommes et femmes à se comprendre et à s'accepter au-delà des diversités de race, de culture et de religion, afin de former une société vraiment fraternelle.
10. Puisse donc l'Europe croître! Puisse-t-elle croître comme Europe de l'esprit, dans la ligne du meilleur de son histoire, qui trouve précisément dans la sainteté son expression la plus haute. L'unité du continent, qui mûrit progressivement dans les consciences et se définit aussi toujours plus nettement sous l'angle politique, incarne assurément une perspective de grande espérance. Les Européens sont appelés à laisser définitivement de côté les rivalités historiques qui ont souvent fait de leur continent le théâtre de guerres dévastatrices. En même temps, ils doivent s'engager à créer les conditions d'une plus grande cohésion et d'une plus grande collaboration entre les peuples. Ils sont face au grand défi de la construction d'une culture et d'une éthique de l'unité, sans lesquelles n'importe quelle politique de l'unité est destinée tôt ou tard à s'effondrer.
Pour édifier la nouvelle Europe sur des bases solides, il ne suffit certes pas de lancer un appel aux seuls intérêts économiques qui, s'ils rassemblent parfois, d'autres fois divisent, mais il est nécessaire de s'appuyer plutôt sur les valeurs authentiques, qui ont leur fondement dans la loi morale universelle, inscrite dans le cœur de tout homme. Une Europe qui remplacerait les valeurs de tolérance et de respect universel par l'indifférentisme éthique et le scepticisme en matière de valeurs inaliénables, s'ouvrirait aux aventures les plus risquées et verrait tôt ou tard réapparaître sous de nouvelles formes les spectres les plus effroyables de son histoire.
Pour conjurer cette menace, le rôle du christianisme, qui désigne inlassablement l'horizon idéal, s'avère encore une fois vital. À la lumière des nombreux points de rencontre avec les autres religions que le Concile Vatican II a reconnus (cf. décret Nostra ætate), on doit souligner avec force que l'ouverture au Transcendant est une dimension vitale de l'existence. Il est donc essentiel que tous les chrétiens présents dans les différents pays du continent s'engagent à un témoignage renouvelé. Il leur appartient de nourrir l'espérance de la plénitude du salut par l'annonce qui leur est propre, celle de l'Évangile, à savoir la « bonne nouvelle » que Dieu s'est fait proche de nous et que, en son Fils Jésus Christ, il nous a offert la rédemption et la plénitude de la vie divine. Par la force de l'Esprit Saint qui nous a été donné, nous pouvons lever les yeux vers Dieu et l'invoquer avec le doux nom d'« Abba », Père (cf. Rm 8, 15; Ga 4, 6).
11. C'est justement cette annonce d'espérance que j'ai voulu confirmer, en proposant à une dévotion renouvelée, dans une perspective « européenne », ces trois figures de femmes qui, à des époques diverses, ont apporté une contribution très significative à la croissance non seulement de l'Église, mais de la société elle-même.
Par la communion des saints qui unit mystérieusement l'Église terrestre à celle du ciel, elles nous prennent en charge dans leur intercession permanente devant le trône de Dieu. En même temps, en les invoquant de manière plus intense et en nous référant plus assidûment et plus attentivement à leurs paroles et à leurs exemples, nous ne pouvons pas ne pas réveiller en nous une conscience plus aiguë de notre vocation commune à la sainteté, qui nous pousse à prendre la résolution d'un engagement plus généreux.
Ainsi donc, après mûre considération, en vertu de mon pouvoir apostolique, je constitue et je déclare co-patronnes célestes de toute l'Europe auprès de Dieu sainte Brigitte de Suède, sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, leur accordant tous les honneurs et privilèges liturgiques qui appartiennent selon le droit aux patrons principaux des lieux.
Gloire à la sainte Trinité, qui resplendit de façon singulière dans leur vie et dans la vie de tous le saints! Paix aux homme de bonne volonté, en Europe et dans le monde entier!
Rome, près de Saint-Pierre, le 1er octobre 1999, en la vingt et unième année de mon Pontificat.
JOHN PAUL II
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